Skip to content Skip to navigation

Un grand homme nous a quittés : Hommage à Seymour Papert

Portrait de Brigitte Denis
Soumis il y a 1 année 4 mois par Brigitte Denis.

Un grand homme nous a quittés : Hommage à Seymour Papert

J’ai été très émue suite à l’annonce du décès de Seymour Papert. Âgé de 88 ans, il s’est éteint ce 31  juillet 2016. Ses actions dans le domaine des technologies éducatives ont marqué le monde de l’éducation depuis près d’une cinquantaine d’années et continuent d’influencer les pratiques de nombreux pédagogues.

http://dailypapert.com/wp-content/uploads/2012/05/Papert-waving-200x200.png

Philosophe, docteur en mathématique, il a enseigné dans différentes universités. Il fut collaborateur de Jean Piaget durant plusieurs années à Genève, puis co-directeur du laboratoire d’Intelligence Artificielle au Massachussets Institute of Technology (MIT), ce qui l'a amené à développer fin des années 60 le langage LOGO et à diriger différentes recherches sur son utilisation pédagogique. L'idée de micromonde a été lancée par Seymour Papert dans son célèbre livre Mindstorms: children, computers, and powerfull ideas (1980) traduit en français sous le titre "Jaillissement de l'esprit".

Les micromondes LOGO prennent donc leur source dans la théorie constructiviste piagétienne et l’intelligence artificielle. Papert s'oppose à l'idée que l'utilisation de l'ordinateur en pédagogie revient à programmer des enfants et est réservée à une élite intellectuelle. De ses travaux se dégagent "deux directions de recherche peu connues : l'étude de structures intellectuelles qui pourraient se développer chez l'enfant et la conception d'environnements d'apprentissage favorisant les structures intellectuelles et leur faisant écho" (Papert, 1981, p. 200). C’est ainsi que divers micromondes ont vu le jour (physique dynamique, musique, robotique pédagogique...).

Sa théorie, le constructionisme, ses travaux et sa créativité dans le domaine de l’apprentissage et des technologies éducatives ont influencé nombre d’entre nous.

Abordable tant par la limpidité de ses idées et de ses réalisations concrètes que par son ouverture d’esprit et son charisme, Seymour Papert a fait nombre d’émules parmi les chercheurs et les formateurs (enseignants, animateurs...) à travers le monde. Quel plaisir de l’avoir rencontré personnellement à différentes reprises (Paris, 1982, Bologne, 1986, Petit-Rechain (!), 1988) et d’avoir pu profiter des résultats de ses travaux et de ceux de son équipe !

Depuis 1982, je me considère comme une disciple de Papert. C’est Jean-Luc Hardy, chercheur dans l’équipe de Dieudonné Leclercq (technologie de l’éducation) au Laboratoire de pédagogie expérimentale (Lpe) du Professeur Gilbert de Landsheere de l’Université de Liège (ULg) qui m’a fait découvrir le langage LOGO. Immédiatement, ceci a fait écho avec mes conceptions de l’apprentissage, à savoir le socio-constructivisme (Piaget, Doise, Mugny et Perret Clermont).

Après avoir lu « jaillissement de l’esprit » et expérimenté l’usage du langage LOGO (version partiellement traduite par Jean-Luc) avec quelques enfants, nous avons décidé de pousser l’expérience plus loin. Avec quelques membres de l’équipe de Dieudonné Leclercq, nous nous sommes rendus au Centre Mondial de l’Informatique à Paris où avons eu la chance de rencontrer Seymour Papert qui en était alors le directeur. Outre un débat intéressant à propos du potentiel de l’usage des ordinateurs par les enfants et une rencontre instructive avec des chercheurs de ce centre, celui-ci nous a dotés d’une version française du langage LOGO. C’est cette version qui a été utilisée lors des premiers stages LOGO intensifs (une semaine) que nous avons organisés durant les vacances scolaires (Hardy, Denis et Polet, 1982 ; 1985).

Fort du succès remporté par ces activités (projets des enfants, motivation...), le projet « LOGO itinérant » a vu le jour. C’est en camionnette transportant une dizaine d’ordinateurs (pas portables à l’époque !) que  des chercheurs du Lpe de l’ULg ont parcouru en 1983 les écoles primaires et secondaires de Wallonie pour y animer des activités LOGO durant une semaine entière avec des classes et leurs enseignants. S’en sont suivies des formations à l’animation des micromondes LOGO destinées à des adultes. Grâce à ces pionniers formés, l’environnement LOGO a commencé à s’introduire dans les écoles et dans des activités extrascolaires, puis dans la formation des enseignants. Les stages pour enfants et adolescents se sont poursuivis à l’ULg. La tortue de sol a été exploitée avec de très jeunes enfants, à l’école maternelle et lors de stages (Denis, 1983 ; 1985). LOGO est également entré à l’école suite à l’intégration d’élèves malentendants dans l’enseignement ordinaire (Denis et Osterrieth, 1983).

Que d’expériences enrichissantes pour les chercheurs et pour le public-cible visé par ces formations !

En 1985, un livre « Pourquoi LOGO dans un contexte éducatif » (Hardy, 1985) a été dédié à nos réflexions sur le sujet. Pour ma part, j’y présente « LOGO comme substrat du constructivisme interactionniste » (pp. 115-143).

Dès le départ, la découverte de LOGO m’a inspiré un sujet de thèse de doctorat. Convaincue que cet environnement d’apprentissage pouvait contribuer au développement de l’enfant, je me suis penchée sur l’étude du processus d’enseignement-apprentissage et des effets des interventions d’animateurs sur l’atteinte d’une série d’objectifs poursuivis lors des activités. Ceci a fait l’objet de diverses publications (voir ORBI) et d’une thèse intitulée « Vers une auto-régulation des conduites d'animation en milieu LOGO." (1990). J’ai ainsi apporté une pierre à l’édifice sur la question « Peut-on évaluer les effets de LOGO ? » (Denis, 1991, voir « LOGO et apprentissage Gurtner (ed), 1991).

L’instrumentation de l’évaluation de l’impact des activités menées avec LOGO dans une perspective socio-constructiviste s’est également poursuivie, notamment dans le contexte de la robotique pédagogique.  

En effet, envisageant les potentialités de ce micromonde LOGO (Denis, 1987), avec Jacques Sougné, nous avons développé l’exploitation de ce micromonde LOGO dès 1988, utilisant tantôt du matériel LEGO® ou Fischertecknik©. Créativité, résolution de problème, interactions entre utilisateurs et avec l’animateur... ont fait l’objet de diverses actions de formation et recherches (Denis, 1988 ; Sougné, 1988...XXXX). À nouveau, nous avons parcouru les écoles wallonnes pour y animer des activités durant une semaine entière, permettant aux élèves de développer des projets en robotique pédagogique et à leurs enseignants de se sensibiliser à cet environnement techno-pédagogique.

En outre, un séminaire, NATO Advanced Research Workshop sur le thème Control Technology in Elementary Education (Denis, 1993), a rassemblé à Liège en 1992 une trentaine d’experts internationaux du domaine. L’année suivante, dans la foulée des premiers colloques internationaux sur la robotique pédagogique initiés par notre regretté collègue Martial Vivet (Denis, 2000), s’est également tenu à l’Université de Liège, le Quatrième colloque international sur la robotique pédagogique (Denis et Baron, 1993). Nous avons continué à contribuer aux autres colloques (comité scientifique, communications...). Le 12e colloque (2014) a été transformé en école d’été.

L’environnement LOGO et la robotique pédagogique ont été pour le Service de Technologie de l’Éducation (STE) du Professeur Dieudonné Leclercq un ferment de recherches sur l’apprentissage et la collaboration.


      Illustratrion : Siegrid Freyens (2002)

Le 12 avril 2002, le STE a fêté les 20 ans de LOGO à l’Université de Liège. Cette rétrospective « 2002 : Odyssée de LOGO au STE » a été suivie d’un débat « LOGO, inter-critique de la science et du mythe », suivi de questions et réponses sur les espérances d’hier et la situation actuelle ainsi que sur les perspectives de demain auxquels participaient Brigitte Denis, Benoît Limbos, Charles Duchâteau et Yves De Saedeleer.

Diverses activités (musée LOGO, démonstrations de robotique pédagogique, expositions des nouveautés LOGO …) faisaient également partie du programme de la journée.

Qu’en est-il à ce jour ? Depuis toujours, mon credo en l’apprentissage assisté par ordinateur (ou d’autres supports technologiques) reste intact. Promouvoir une pédagogie active, basée sur le projet des apprenants, la confrontation de points de vue, la réflexivité, les interventions d’un facilitateur d’apprentissage et s’appuyant sur un environnement riche tel que ceux rencontrés dans les micromondes LOGO sont toujours autant d’opportunités de développer des compétences de haut niveau dès le plus jeune âge. Les membres du Centre de Recherche sur l’Instrumentation, la Formation et l’Apprentissage (CRIFA), issu du Service de technologie de l’Éducation, en sont bien conscients et travaillent dans ce sens.

Si l’environnement LOGO a connu son « heure de gloire », puis a quelque peu été oublié – surtout le volet programmation, il n’en reste pas moins que depuis lors, divers usages pédagogiques des technologies ont vu le jour, mettant l’accent sur la production et la socialisation. Depuis longtemps déjà, Papert nous a ouvert la voie afin de « repenser l'école à l'ère de l'ordinateur » (1994). Innovateur, créateur, doté d’un grand charisme, ses actions et ses théories poursuivront leur percée grâce à ses nombreux émules.

L’implémentation et l’adoption d’une innovation prend du temps. Son intégration nécessite de prendre en considération de nombreuses variables à différents niveaux systémiques.  

Le regain d’intérêt pour l’informatique, dont l’apprentissage du code dès l’école primaire, les robots programmables (ex. Robot Scratch)..., ouvre à nouveau des perspectives d’exploitations pédagogiques chères Seymour Papert. Qu’il soit ici remercié pour l’inspiration qu’il nous a apportée dans nos travaux.

À suivre ...